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22 May

Nigeria : pourquoi le premier producteur africain de pétrole manque d’essence

Publié par SAIDICUS LEBERGER  - Catégories :  #NIGERIA

VENTE D'ESSENCE
VENTE D'ESSENCE

Imaginez que vous deviez poser une journée de congé pour attendre votre tour pendant des heures devant une station-service, en plein soleil. Imaginez que vous deviez même y passer la nuit en dormant sur le siège incliné, car vous seriez trop angoissé(e) de laisser votre voiture dans la file sans surveillance. Bienvenue au Nigeria, premier pays africain producteur de pétrole, et onzième mondial, où les pénuries d’essence font partie du quotidien.

Les mauvais jours (car non, passer plusieurs heures devant une station n’est pas « un mauvais jour », il s’agit d’un jour normal à Lagos), les cuves se tarissent sans que vous n’ayez pu remplir votre réservoir. Vous roulerez alors juste quelques mètres en direction d’un groupe d’area boys qui vous font des grands signes de la main. Ces jeunes gens qui traînent dans les rues et sont toujours au fait (et à l’origine) des moindres combines, vous vendront du carburant au marché noir. Souvent, ils auront rempli leurs jerricans orange devant vous quelques minutes plus tôt, en payant le pompiste bien sûr.

Lire aussi : Lagos, le laboratoire de l’impossible

Ces dernières semaines, la situation a empiré, rappelant aux Lagotiens les pires années de dictature militaire. Le problème : au Nigeria, le prix de l’essence est subventionné, et à quelques jours de la prestation de serment du président élu Muhammadu Buhari le 29 mai prochain, les importateurs et vendeurs d’essence livrent le carburant au compte-gouttes et réclament au gouvernement sortant le paiement de 200 milliards de nairas (environ 900 millions d’euros) de subventions (ils ont déjà touché 154 milliards de nairas fin avril – pas assez apparemment), craignant que la prochaine administration refuse de s’en acquitter.

Pour mieux comprendre la situation, « Le Monde Afrique » a posé quelques questions à Patrick Utomi, professeur d’économie politique à la Lagos Business school.

Pourquoi le Nigeria, premier pays producteur de pétrole du continent africain, doit-il importer son carburant ?

Il faut d’abord remonter dans les années 1970 et 1980. A l’époque, non seulement le Nigeria produisait assez de carburant pour sa propre consommation, mais il pouvait aussi en exporter.

Mais en 1992, le gouvernement fédéral a décidé de s’occuper de la maintenance de toutes les raffineries du pays au même moment, en incluant les quatre principales dont le marché nigérian dépendait le plus.

C’est une planification vraiment étrange, l’activité de toutes les raffineries a été suspendue en même temps, donc cela a créé un goulot d’étranglement dans l’offre de carburant… Pour combler le manque, le gouvernement a décidé d’allouer des contrats pour importer du carburant. Et apparemment, tout indique que ceux qui ont bénéficié de ces contrats ont trouvé qu’il s’agissait d’un business extrêmement profitable.

Beaucoup de gens se sont considérablement enrichis, et il était donc dans leur intérêt d’empêcher la maintenance des raffineries, qui n’ont plus jamais fonctionné de manière optimale.

Pourquoi les autorités nigérianes ont-elles décidé de subventionner le pétrole ?

L’une de ces subventions est utilisée pour que l’essence soit vendue à un unique et même prix dans tout le pays, de Lagos où il y a un port, jusque dans l’extrême est du pays (enclavé). La subvention sert donc à compenser le prix du transport dans ces zones de l’intérieur du Nigeria. Le but du gouvernement est que tout le monde se sente traité de la même manière où qu’il vive, mais la conséquence, c’est qu’un certain nombre d’hommes très riches ont émergé à travers ce procédé…

Il y a cette blague que je raconte souvent. Je prenais l’avion à Abuja, la capitale fédérale, et j’étais assis à côté de l’un des dirigeants de la Compagnie nationale de pétrole (NNPC). Il me dit : « Regardez tous ces jets privés garés sur le tarmac. Ça, c’est l’argent des subventions de kérosène, l’argent que les gens ont engrangé grâce à l’arnaque aux subventions. »

Comment ça marche ?

Le gouvernement donne des licences pour importer et vendre l’essence, et donne à ces importateurs l’argent pour pallier la différence entre le prix de vente fixé par le gouvernement et le coût total de l’opération d’importation, qui est supérieur, notamment à cause des coûts de transport. Le scandale naît autour de la manière dont cette compensation est calculée, et sur les quantités qui sont effectivement livrées.

L’Etat paie un montant incroyable pour ces subventions, plusieurs trilliards de nairas (milliards de dollars), et cette somme a encore augmenté à l’approche des élections (présidentielle et des gouverneurs) parce que le gouvernement avait besoin d’argent.

(NDLR : une enquête parlementaire de 2012 recommande que 70 importateurs d’essence, y compris la compagnie d’Etat NNPC, rembourse 1,1 trillion de nairas soit 7 milliards de dollars à cause de subventions illégales, en parlant de « corruption endémique »).

Faut-il mettre fin à ces subventions ?

Il faut d’abord et surtout nettoyer le désordre dans ce système à cause de toutes ces arnaques. Je suis convaincu que même avec des prix régulés par le gouvernement, la différence de prix est en fait marginale, mais vu que ces arnaques coûtent très cher, le prix des subventions est très haut !

Avant 1992, on ne connaissait pas tous ces problèmes parce que le pays avait assez de capacités de raffinage. Aujourd’hui il y a plusieurs projets de création de raffineries privées, Aliko Dangote par exemple construit une immense raffinerie. Ça va augmenter les ressources en essence au niveau national et ça ne dépendra pas de la NNPC, donc ce sera géré de manière plus efficace.

Ça fait plusieurs années qu’on demande à des investisseurs privés de mettre sur pied des raffineries au Nigeria, mais ils n’avaient pas forcément envie à cause du contrôle sur les prix exercés par le gouvernement, donc ils n’étaient pas sûrs de pouvoir faire des bénéfices. Si on décide de ne plus réguler ce prix, si dans quelques mois une loi est mise en place pour que les prix soient déterminés par le marché et qu’il n’y ait plus de subventions, je suis sûr que les investisseurs n’auront plus peur de construire des raffineries.

Et pensez-vous que cela soit dans les projets du président élu Muhammadu Buhari ?

Oui, je le pense.

Le Monde

Maureen Grisot

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