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04 Dec

Les Africains méritent une meilleure assurance contre les dégâts climatiques

Publié par SAIDICUS LEBERGER  - Catégories :  #DOSSIER

Ngozi Okonjo-Iweala
Ngozi Okonjo-Iweala

Tribune exclusive de l’ancienne ministre des finances du Nigeria, Ngozi Okonjo-Iweala. désormais à la tête du conseil d’administration de l’African Risk Capacity (ARC), une mutuelle panafricaine de gestion des risques, il est urgent de créer des outils pour compenser les dégâts causés par des événements météorologiques extrêmes.

Quand la vie est déjà un combat, une catastrophe soudaine peut avoir des effets dévastateurs. Des familles et des communautés peuvent être entraînées dans une spirale descendante à laquelle il leur sera peut-être impossible d’échapper.

Souvent, ce n’est pas à cause des orages, des sécheresses ou des inondations que des millions d’habitants d’Afrique et de bien d’autres régions vivent dans la pauvreté. Mais ces événements peuvent être le coup de grâce qui met fin aux possibilités qu’ont ces familles d’améliorer leur vie.

Des millions de petits impacts

C’est pourquoi les négociations se tenant à Paris ne doivent pas uniquement être axées sur l’immense défi mondial que représentent les changements climatiques, et sur la nécessité collective de prendre des mesures audacieuses pour réduire les émissions de carbone. Elles doivent aussi se focaliser sur les millions de petits impacts dus à l’évolution du climat – et aux phénomènes climatiques extrêmes en découlant déjà – qui affectent les perspectives de vie des familles à travers l’Afrique et dans les pays en développement.

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Les événements météorologiques extrêmes causent bien sûr des dommages partout où ils ont lieu. Mais, pour les régions en développement et les familles les plus vulnérables, ils peuvent constituer la différence entre l’espoir et le désespoir.

« Les événements météorologiques extrêmes peuvent effacer une décennie entière de progrès en matière de développement »

Après tout, les fermiers qui pratiquent une agriculture de subsistance n’ont ni assurance ni épargne leur permettant de reconstruire leur vie. De même, les gouvernements nationaux, quelle que soit leur volonté d’aider, n’ont pas toujours les ressources ou l’équipement nécessaires pour apporter leur soutien.

Les organisations humanitaires et la communauté internationale ne cessent d’œuvrer pour répondre aux catastrophes naturelles. Mais l’aide humanitaire satisfait rarement l’ensemble des besoins, et la nature ad hoc de l’intervention entraîne inévitablement des délais. Malgré tous leurs efforts, l’évaluation des besoins, le lancement d’un appel international et la collecte de fonds peuvent prendre des mois, ce qui retarde les secours d’urgence aux personnes qui en ont le plus besoin.

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De tels délais peuvent être, et sont, comme on a pu le constater, un coup fatal pour des familles et des communautés déjà très fragiles. Des milliers de personnes peuvent se voir forcées de quitter leur maison pour ne plus jamais y revenir. Celles qui restent sont parfois obligées de vendre ou d’abattre le bétail assurant leur subsistance.

Il en résulte que les événements météorologiques extrêmes font bien plus que causer d’énormes souffrances et des bouleversements individuels. Ils accentuent, étendent la pauvreté et peuvent même effacer une décennie entière de progrès en matière de développement.

C’est pourquoi, dans le cadre de l’action contre les changements climatiques, il faut non seulement des mesures collectives audacieuses pour ralentir puis réduire les émissions de carbone, mais aussi des systèmes efficaces axés sur la protection des communautés face aux catastrophes naturelles.

Responsabiliser les pays africains

La bonne nouvelle est que des programmes de ce type existent déjà. Dans le monde entier, nous avons assisté à la création et au développement de programmes innovants qui améliorent la résilience des pays et des communautés en première ligne dans la bataille contre les changements climatiques.

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A titre d’exemple, l’African Risk Capacity (ARC), une mutuelle panafricaine de gestion des risques, et le Caribbean Catastrophe Risk Insurance Facility (CCRIF, le mécanisme d’assurance contre les risques de catastrophes naturelles aux Caraïbes) constituent des solutions complètes, intégrées et pratiques pour relever ce défi. Ces deux instruments ont été développés au niveau local pour permettre aux pays de mieux mettre en commun et gérer les risques, mais aussi pour mieux exploiter le savoir-faire international et les ressources financières existantes.

Le cœur de l’ARC est un mécanisme d’assurance contre les risques climatiques mis en œuvre sous l’égide de l’Union africaine avec la participation active des marchés mondiaux de la réassurance. Il bénéficie du soutien actif de partenaires internationaux comme l’Allemagne et le Royaume-Uni, qui lui accordent des prêts sans intérêts.

« Nous ne pouvons empêcher le mauvais temps, mais ensemble nous pouvons protéger les populations vulnérables »

Les pays membres paient des primes d’assurance annuelles, dont le montant dépend de leur taille et de l’analyse des risques de survenance et d’impact des inondations, des orages et des sécheresses sur leur territoire. Cette participation permet à chaque pays d’accéder immédiatement à des fonds de secours, dont les montants sont bien plus importants que les primes versées, lorsque les seuils déclencheurs signalent la survenance d’une catastrophe climatique.

Mais l’ARC est bien plus qu’une variante régionale d’un mécanisme d’assurance traditionnel. Un modèle sophistiqué, développé à partir de données satellitaires, permet d’estimer précisément la survenance d’événements météorologiques extrêmes et leur impact sur les communautés.

Le modèle contribue déjà à prévoir où les orages, inondations et sécheresses associés au phénomène climatique El Niño – dont les effets sont particulièrement sévères cette année –, pourraient avoir le plus d’impact en Afrique de l’Est. Ce système d’alerte précoce permet non seulement aux autorités d’être prévenues bien plus vite en cas de crise potentielle, mais aussi aux indemnités financières d’être immédiatement versées une fois le seuil déclencheur atteint.

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Il y a bien plus de chances que les secours atteignent ceux qui en ont besoin rapidement dans la mesure où les pays membres de l’ARC doivent mettre en place des systèmes efficaces de planification d’urgence. En responsabilisant les pays africains, l’ARC réduit les délais, pour des résultats plus rapides et plus efficaces.

Fourrage et des produits alimentaires de base

Plus encourageant encore, l’ARC a déjà connu des résultats impressionnants. Cette année, avant même qu’un appel à l’aide international soit lancé pour aider les pays frappés par le déficit pluviométrique, la mutuelle de l’ARC a versé 26 millions de dollars américains (24,2 millions d’euros) au Sénégal, à la Mauritanie et au Niger.

Ces fonds furent utilisés pour acheter du fourrage et des produits alimentaires de base destinés à 1,3 million d’habitants des communautés les plus affectées par la sécheresse, selon les indications du modèle informatique de l’ARC. Cela a permis d’aider des familles déjà en difficulté à rester sur leurs terres tout en leur offrant une marge de manœuvre suffisante pour se rétablir.

Ces succès, et le fait que les études ont montré que chaque dollar versé à l’ARC permet d’économiser plus de 4 dollars en aide humanitaire internationale, expliquent pourquoi de telles initiatives jouent un rôle international essentiel pour accroître la résilience des pays et des communautés face aux changements climatiques. Le G7 s’est engagé à soutenir l’expansion de ce mécanisme afin de permettre à 400 millions de personnes supplémentaires des pays à revenus faibles ou moyens de bénéficier d’une protection contre les phénomènes climatiques d’ici à 2020.

Mais, pour réaliser cette ambition, il faut que d’autres pays nous rejoignent, et que d’autres partenaires de développement soutiennent la participation des pays les plus pauvres et de ceux qui subissent les risques climatiques les plus grands. Nous ne pouvons empêcher le mauvais temps, mais ensemble nous pouvons protéger les populations vulnérables et leur fournir les outils qui leur permettront de reconstruire leur vie au sein de leur communauté.

Ngozi Okonjo-Iweala, ministre des finances du Nigeria de 2011 à 2015, préside le conseil d’administration de l’African Risk Capacity.

Le Monde.fr

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